Entretien sur l'ONU

Publié le par rictus

Vu dans un journal algérien "Liberté", cet entretien avec un "ancien" de l'ONU.

Le diplomate fait le bilan de son parcours au sein de l’ONU, une organisation qui, selon lui, est en perte de crédibilité et dont le drapeau est devenu la cible des terroristes.

En sa qualité d’ancien représentant en Irak, Lakhdar Brahimi, diplomate algérien (pour l'ONU), dénonce le sort réservé à ce pays par l’administration Bush et demande à ce que les responsables répondent de leurs actes. Sur le Proche-Orient, Brahimi accuse les Arabes d’avoir tourné le dos à la cause palestinienne. Il souhaite enfin que Barack Obama abandonne le concept de la guerre globale contre le terrorisme, une notion stupide à ses yeux.

Liberté : Vous vous distinguez par une assez longue carrière à l’ONU où vous avez été à la fois conseiller et représentant de l’Organisation dans plusieurs régions de conflit dans le monde. Quel regard portez-vous  aujourd’hui sur votre parcours au sein de cette institution ?
Lakhdar Brahimi : C’était une chance de servir la communauté internationale, pendant une quinzaine d’années, dans des endroits un peu difficiles où les populations étaient défavorisées et en crise. Le travail que j’ai fait a été utile quelquefois. Les résultats ont été décevants à quelques autres occasions.
Néanmoins, c’était une expérience enrichissante qui a permis de confirmer que les Nations unies sont une organisation indispensable, malgré toutes ses imperfections. Et elles sont nombreuses. Depuis un certain nombre d’années, je suis en train de mettre en garde l’Organisation sur le fait qu’elle a beaucoup perdu de sa crédibilité et du respect dont elle jouissait et dont elle a le plus grand besoin.
Concernant mon propre parcours, il appartient aux autres de le juger. Pour ma part, je dirai que j’ai fait de mon mieux. Concernant l’ONU, je le dis encore une fois, elle est importante et indispensable. Au Darfour par exemple, deux millions de déplacés sont nourris tous les jours et soignés plus ou moins correctement. Ce n’est pas mal.

Pensez-vous que vous avez bénéficié de tous les moyens nécessaires à l’accomplissement de vos missions ?
Non, bien entendu. Cela aussi est un problème. Les pays membres ne donnent pas à l’Organisation tous les moyens nécessaires à la réalisation de ses tâches, notamment dans l’accomplissement des missions de paix. Très souvent, le personnel et les équipements sont insuffisants. Les mandats sont trop ambitieux en comparaison des moyens qui leur sont alloués. Un rapport que j’ai fait en 2000 visait précisément à demander aux pays membres de combler ces lacunes.

Vous avez toujours milité pour une démocratisation de la gestion des instances onusiennes. Pensez-vous que la réforme de cette Organisation est encore réalisable ?
Il faut faire très attention à cette question. Il y a une tendance, surtout dans les pays riches, aux États-Unis notamment, qui affirme que l’Organisation des Nations unies ne fait pas un assez bon travail et qu’il faudrait peut-être la dissoudre. À la place, cette tendance propose la création d’une fédération des démocraties. Ce qui est vraiment injuste et constitue un appel à la division du monde entre les pays riches et les pays pauvres. Cela est inadmissible. Bien entendu, ma critique des Nations unies n’épouse pas ce genre d’opinions.
L’un dans l’autre, l’ONU fait du bon travail. Même s’il est dommage qu’elle ne puisse pas faire mieux. Ces dernières années, un autre problème s’est posé. La domination quelquefois réelle, quelquefois perçue des États-Unis a suscité une grande hostilité a l’égard de l’organisation.

Mais cette domination est souvent réelle…
 Pas toujours. En réalité, lorsqu’on parle de la domination des Nations unies, on veut dire surtout que les puissants empêchent cette Organisation d’agir, la paralysent. Par exemple dans le cas de l’Irak, on fait le reproche à l’ONU de ne pas avoir pu empêcher l’invasion injustifiée de ce pays par les troupes américaines.

N’est-il pas temps à votre avis de supprimer le droit de veto au sein du Conseil de sécurité ?
C’est compliqué car il s’agit d’un cercle vicieux. Les Nations unies ont été créées par les membres du Conseil de sécurité qui se sont octroyé le droit de veto. Aucune réforme n’est possible sans leur accord précisément parce qu’ils ont le droit de veto.
Je vois très mal les États-Unis, mais aussi la Russie et la Chine, accepter d’abandonner leur droit de veto. Mais il est certain que la réforme est nécessaire. L’instance qui en a le plus besoin est le Conseil de sécurité, parce qu’il n’est  plus représentatif.
Il n’est pas compréhensible que des pays comme l’Inde ou le Japon ne soient pas membres de ce Conseil à titre permanent. Il n’est pas normal, non plus, que l’Europe ait trois sièges sur cinq, alors que l’Afrique et l’Amérique latine n’y figurent pas et que l’Asie soit uniquement représentée par la Chine, tout en sachant qu’elle recèle la moitié de la population de la planète.

L’ONU a été très malmenée durant le double mandat de Bush à Washington. Pensez-vous que son successeur va avoir une conduite plus respectueuse à l’égard de l’Organisation ?
 Il n’y a pas de doute que Bush a poussé l’attitude de mépris, d’ignorance et d’hostilité vis-à-vis de l’ONU et du reste du monde, à son paroxysme. Par conséquent, toute personne qui devait lui succéder allait être meilleure.

Est-ce que vous prêtez à Barack Obama de bonnes intentions ?
Oui. C’est sûr. Le discours que sa représentante aux Nations unies a fait devant le Sénat montre que la nouvelle administration arrive à l’ONU avec un nouvel esprit, celui d’écouter les autres et de coopérer avec eux. Évidemment, les Américains continueront à défendre leurs intérêts mais s’engagent à une conduite plus respectueuse. Ce sont des intentions qu’il reste maintenant à confirmer.

L’ONU a eu à gérer des dizaines de conflits dans le monde et à en résoudre certains. Mais le conflit israélo-palestinien reste insolvable. Pourquoi ?
C’est encore une fois à cause des États-Unis. Ce pays a pris il y a très longtemps, certainement au temps de Kissinger, ou même avant, un engagement vis-à-vis d’Israël, qui consiste à empêcher le Conseil de sécurité à émettre la moindre condamnation de ses agissements. 
Les Américains ont pris un autre engagement qu’on ignore souvent chez nous, promettant de ne rien entreprendre au Proche-Orient sans la consultation préalable d’Israël. Pour ces raisons, les États-Unis ne peuvent pas être un médiateur impartial dans le conflit israélo-palestinien. Eux-mêmes proclament qu’ils sont du côté d’Israël à 100%.

Selon vous, qu’est-ce qui explique le soutien indéfectible des États-Unis à Israël ?
L’influence que le lobby juif exerce sur la vie politique à Washington n’est plus contestée par personne aujourd’hui. Le lobby sioniste peut faire voter n’importe quelle résolution au congrès, pratiquement à l’unanimité. Pendant le dernier massacre à Gaza, le congrès a adopté une résolution avec, je crois, trois ou quatre abstentions ou rejets, alors que l’ensemble des sénateurs a voté oui.
Ce lobby détient un véritable contrôle de la vie politique américaine. Les hommes politiques américains, pensent à tort ou à raison, mais je pense avec raison, qu’ils ne peuvent pas avoir de carrière politique s’ils s’opposent au lobby juif.
La dernière invasion israélienne de Gaza illustre justement l’alliance sacrée entre Washington et Tel-Aviv. Que vous inspire cet épisode tragique de la guerre au Proche-Orient ?
 En 2006, lors de l’invasion israélienne du Liban, Condoleezza Rice, ex-secrétaire d’État US, avait publiquement dit à l’ONU que les États-Unis sont contre un cessez-le-feu et qu’ils entendaient laisser Israël finir leur sale boulot. Pendant un mois, John Bolton, ambassadeur US aux Nations unies n’avait fait que cela : empêcher le Conseil de sécurité de se réunir et quand il se réunissait, l’empêcher de voter une résolution. Cette fois-ci, les Américains ont été un peu moins directs. Mais ils ont laissé faire Israël. Immédiatement après le début de l’attaque, Bush a fait une longue déclaration, disant que tout cela était la faute de Hamas et que les Israéliens ne font que se défendre. Condoleezza Rice a fait la même chose. Deux semaines après le début de l’offensive, une résolution a été finalement votée alors que se succédaient les images de morts, de destruction d’écoles, d’hôpitaux, des locaux des Nations unies… Mais même-là, Olmert a révélé avoir téléphoné à George Bush, demandant à ce que les États-Unis s’abstiennent de voter la résolution sur le cessez-le-feu. Ce que Condoleezza Rice s’est empressée d’exécuter alors qu’elle avait négocié le texte avec les ministres arabes et donné son accord. L’Amérique ne vote jamais contre Israël et ne permet pas qu’il soit condamné.

Les Arabes ont été trahis par les Américains sur Gaza. Mais comment qualifiez-vous leur propre gestion de la crise ?
C’est très triste. Je ne crois pas que même mes amis qui travaillent au sein de la Ligue arabe, dont Amr Moussa, le secrétaire général, nieraient cette évidence. À savoir que les Arabes sont plus divisés qu’ils n’ont jamais été. Et qu’ils ont offert dans toute cette histoire-là un spectacle désolant. Il y a eu trois sommets en l’espace de trois jours. Ces trois sommets n’ont strictement rien donné. Il est  grave de constater que nous semblons avoir abandonné la cause palestinienne, presque complètement. Quelquefois, je me demande : nous Algériens avons été à la tête d’un mouvement qui a conduit à reconnaître le droit des Palestiniens à décider de leur destin. Or, aujourd’hui, nous poussons les choses un peu trop loin en affirmant que c’est leur affaire et qu’ils se débrouillent seuls. Ce n’était pas ça l’idée au départ.

Qu’est-ce qui explique selon vous la distance prise par les États arabes avec la cause palestinienne ?
Je crois qu’il y a une crise sérieuse dans le monde arabe. Je ne dirai pas qu’il y a une crise d’identité. Mais il y a une crise politique dans beaucoup de pays arabes. La notion de solidarité a diminué. Il y a plus de solidarité en Afrique que dans le monde arabe. Du moins au niveau des dirigeants. Il est quand même significatif de constater que le seul dirigeant qui s’est illustré durant l’attaque de Gaza, en faveur des palestiniens est M. Erdogan, le Premier ministre turc. Moi qui suis très proche des Palestiniens depuis toutes ces années, cet abandon me fait presque physiquement mal.

Votre passage à l’ONU s’est illustré par la mission que vous avez menée en Irak. Pourquoi avez-vous jeté l’éponge et décidé de démissionner de votre poste dans ce pays ?
Je n’ai pas démissionné. Je n’ai pas voulu rester. En réalité, je suis parti en Irak à mon corps défendant. Les Américains avaient exercé une pression terrible à la fois sur Kofi Annan et sur moi. Ils nous avaient dit qu’ils avaient besoin de notre aide pour restituer la souveraineté de l’Irak. Les Nations unies ne peuvent pas refuser d’aider un pays à recouvrer sa souveraineté. Évidemment, j’ai découvert sur place que l’Irak que je connaissais avait beaucoup changé. Saddam Hussein avait pratiqué la politique de la terre brûlée et avait décimé l’opposition. Le personnel politique que j’ai trouvé se résumait donc aux gens qui sont retournés en Irak derrière les tanks américains. J’ai fait de mon mieux pour trouver d’autres personnes qui pouvaient assumer des fonctions politiques. Les gens que je connaissais étaient très vieux et ne voulaient pas coopérer avec l’occupation. Néanmoins, le gouvernement que j’ai contribué à former était nettement mieux que le précédent. Nous avions éliminé Chalabi et toute sa clique. Les milices chiites pro-iraniennes étaient représentées par deux ministres uniquement. Il y avait trois ou quatre excellents ministres dont un que j’ai connu ici à Londres dans les années 70 quand j’étais ambassadeur. À l’origine, ma proposition était de former un gouvernement de technocrates. Mais cela  a été refusé à l’unanimité aussi bien par les Américains que par les gens qui étaient avec eux. Peut-être que j’aurais dû partir à ce moment-là. Mais les circonstances étaient telles que je ne l’ai pas fait. Durant cette période, j’ai réussi toutefois à stopper l’attaque des Américains contre Falloudja en menaçant de les dénoncer. Ils ont recommencé après mon départ et ont détruit la ville complètement. Devant mon insistance, ils avaient également arrêté une attaque vicieuse contre Sadr et sa milice à Karbala. Ce que j’ai fait en Irak n’était pas complètement négatif mais l’occupant américain avait le dernier mot et autour de lui, il y avait trop de gens non recommandables.

Plusieurs thèses circulent autour des motivations qui ont poussé Bush à envahir l’Irak. À vos yeux, quelle en est la raison ?
Je n’en sais rien. C’est une question que j’ai posée à tous les Américains que j’ai rencontrés, même au plus haut niveau. Je n’ai jamais reçu de réponse satisfaisante. Des explications nous sont données a posteriori, comme l’instauration d’une démocratie. Ce dont je suis certain, c’est que les Américains savaient parfaitement qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive. Ils disent qu’ils ont été trompés par leurs services de renseignement qui avaient fait de mauvaises analyses. Ce n’est pas vrai. Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que l’idée d’envahir l’Irak circulait déjà sous l’administration Clinton. La décision a été prise une semaine après les attentats du 11 septembre 2001. Les États-Unis n’ont jamais été intéressés par l’Afghanistan. Leur objectif était d’envahir l’Irak. Aujourd’hui, nous avons un million de morts, quatre millions de déplacés et de réfugiés, un pays détruit et dont la reconstruction va demander des dizaines et des dizaines de milliards. Deux questions : pourquoi et qui est responsable ? Quand quelqu’un se dispute avec sa femme et élève la voix, on estime que c’est inadmissible et qu’il faut l’envoyer devant un tribunal. Personne n’est donc responsable de la mort d’un million d’Irakiens ?

Pensez-vous que Bush doit être traduit devant un tribunal international pour répondre de ses crimes en Irak ?
J’ai moi-même posé cette question à quelqu’un qui m’a répondu que cela n’arrivera pas car il n’y a pas de justice. Au sein de la communauté internationale, il y a une justice inégale mais dans tous les cas, dans notre région, il me semble qu’il faut continuer à poser cette question et à exiger une réponse. 
Pourquoi les Américains sont venus chez nous détruire un de nos pays et déstabiliser toute la région ?  Une bonne partie du terrorisme qu’il y a chez nous, c’est à cause de l’Irak. En tant qu’Algérien, j’ai le droit de demander pourquoi. Nous sommes loin de l’Irak et nous subissons les contrecoups de son occupation par les Américains. Nous devons poser les mêmes questions sur Gaza. Israël pratique le châtiment collectif et piétine toutes les lois internationales depuis toujours. Là aussi, pourquoi ? Je dis aux gens ici, aux Européens, vous n’avez pas de courage, vous êtes des hypocrites. Vous parlez des droits de l’Homme mais dès qu’on arrive à Israël, vous oubliez tout et vous évoquez le terrorisme dont elle fait l’objet. Supposons que tous les bébés palestiniens soient des terroristes, qu’en est-il des oliviers centenaires déracinés et vendus en Israël. Sont-ils aussi des terroristes ? On ne doit plus permettre l’impunité ni en Palestine ni en Irak.

L’Irak se remettra-t-il un jour de l’occupation américaine ?
Oui. Je l’espère. Les élections régionales qui viennent d’y avoir lieu sont un petit frisson de réaction nationale et nationaliste. Ce qui est très encourageant.

Avant l’Irak, vous avez mené une mission en Afghanistan. Les Américains l’ont envahi  à la recherche de Ben Laden mais ils ne l’ont toujours pas trouvé. Comment voyez-vous l’avenir de ce pays ?
Ben Laden n’est pas en Afghanistan. Il l’a quitté trois mois après l’arrivée des troupes américaines et se trouve au Pakistan. En ce qui concerne l’Afghanistan, il s’agit d’un pays pauvre, compliqué et divisé. Il n’y a pas de doute que le gouvernement actuel n’a pas réussi à faire tout ce qu’il fallait faire. La communauté internationale aussi a fait preuve d’arrogance et d’ignorance. Dès que nous sommes arrivés là-bas en 2001, nous avons demandé à ce qu’il y ait des négociations en vue d’une véritable réconciliation nationale. On nous a répondu que les talibans étaient finis. Or, les talibans sont des Afghans.

L’invasion de l’Afghanistan s’est également faite au nom de la guerre globale contre le terrorisme international. Comment appréhendez-vous cette notion ? 
C’est une stupidité. On ne peut pas mettre dans le même sac le GIA en Algérie, les talibans en Afghanistan, les Tamouls au Sri Lanka et le Hamas palestinien. Ce sont des problèmes différents qui exigent des solutions différentes. D’ailleurs, il est attendu de l’administration Obama qu’elle mette fin à cette histoire de guerre globale contre le terrorisme.

Vous avez dirigé l’année dernière un groupe d’investigation mis en place par l’ONU après les attentats d’Alger et qui avaient ciblé une agence de cette organisation. À votre avis, qu’est-ce qui a poussé les terroristes à commettre cette attaque ?
Parce qu’ils pensent que l’ONU, c’est l’Occident, c’est l’Amérique. C’est les croisés.

Croyez-vous que les locaux de l’ONU soient plus sûrs aujourd’hui ?
La sécurité totale n’existe pas. Mais il n’y a pas de doute que c’est beaucoup mieux. Nos recommandations n’ont fait que renforcer celles qui ont été émises après l’attentat de Bagdad contre les bureaux des Nations unies en 2003. Nous avons aussi mis en garde contre le fait que le drapeau de l’ONU soit devenu une cible et non plus une protection.

Un livre retraçant votre carrière diplomatique est-il dans vos projets ?
On verra.

Avez-vous été sollicité ces derniers temps pour occuper un poste important en Algérie et seriez-vous intéressé par une telle proposition ?
 Absolument pas. J’ai pris ma retraite. J’ai fait ce que j’ai pu, bon ou mauvais. Maintenant, la place est aux autres. À 75 ans, el hamdoullah.

Source


Au fait, le droit de véto est-il un droit?
Admettons. Cette connerie est-elle compatible avec le concept de démocratie?

Publié dans general news

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