La conscience victimaire

Publié le par couscous

 

Le cancer israélo-palestinien s'est formé à partir d'une pathologie territoriale : la formation de deux nations sur une même contrée, source de deux pathologies politiques, l'une née de la domination, l'autre de la privation. Il s'est développé d'une part en se nourrissant de l'angoisse historique d'un peuple persécuté dans le passé et de son insécurité géographique, d'autre part du malheur d'un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique.

Israël-Palestine : Le cancer

La justification.

Dans l'opprimé d'hier l'oppresseur de demain disait Victor Hugo. Israël se présente comme le porte-parole des juifs victimes d'une persécution multiséculaire jusqu'à la tentative d'extermination nazie. Sa naissance attaquée par ses voisins arabes a failli être sa mort. Depuis a naissance, Israël est devenu une formidable puissance régionale, bénéficiant de l'appui des Etats-unis, dotée de l'arme nucléaire.

Et pourtant Sharon a prétendu lutter pour la survie d'Israël en opprimant et asphyxiant la population palestinienne, en détruisant des écoles archives, cadastres, éventrant des maisons, brisant des canalisations et procédant à Jenine à un carnage dont il interdit de connaître l'ampleur. L'argument de la survie n'a pu jouer qu'en ressuscitant chez les israéliens les angoisses de 1948, le spectre d'Auschwitz, et donnant à un passé aboli une présence hallucinatoire. Ainsi la nouvelle Intifada a réveillé une angoisse qui a amené au pouvoir le reconquistador Sharon.

En fait Sharon compromet les chances de survie d'Israël dans le Moyen-Orient en croyant assurer dans l'immédiat la sécurité israélienne par la terreur. Sharon ignore que le triomphe d'aujourd'hui prépare le suicide de demain. A court terme, le Hamas fait la politique de Sharon, mais à moyen terme, c'est Sharon qui fait la politique du Hamas.

Si, en deçà d'un certain seuil, l'Intifada a poussé Israël à négocier, au-delà elle a ranimé l'angoisse de la proie, exaspérée par les attentats suicides, et la répression impitoyable semble une juste réponse à la menace. Si rien ne l'arrête de l'extérieur, l'Israël de Sharon va au minimum vers la bantoustandisation des territoires palestiniens morcelés.


L'unilatéralisme

C'est la conscience d'avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot " Shoah " qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d'Amériques) devient la légitimation d'un colonialisme, d'une apartheid et d'une ghettoïsation pour les palestiniens.

La conscience victimaire comporte évidemment une vision unilatérale de la situation et des événements.

Au départ du sionisme la formule "un peuple sans terre pour une terre sans peuple " a occulté le peuplement palestinien antérieur. Le droit des juifs à une nation a occulté le droit des palestiniens à leur nation.

Le droit au retour des réfugiés palestiniens est vu aujourd'hui, non comme un droit symétrique è celui du retour de juifs qui n'ont jamais vécu en Palestine, mais à la fois comme un sacrilège et comme une demande de suicide démographique d'Israël. Alors qu'il aurait pu être considéré comme une réparation aux modalités négociables.

Il est horrible de tuer des civils selon un principe de culpabilité collective, comme le font les attentats-suicides, mais c'est un principe appliqué par Israël frappant, depuis le temps de Sabra et Chatila et du Liban Nord jusqu'à aujourd'hui et hélas probablement demain, des civils, femmes et enfants, et en détruisant la maison et les cultures des familles d'auteurs d'attentat. Les victimes civiles palestiniennes sont désormais quinze à vingt fois plus nombreuses que les victimes israéliennes. Est ce que la pitié doit être exclusivement réservée aux unes et non aux autres ?

Israël voit son terrorisme d'Etat contre les civils palestiniens comme auto-défense et ne voit que du terrorisme dans la résistance palestinienne.

L'unilatéralisme attribue à Arafat seul l'échec des ultimes négociations entre Israël et l'autorité palestinienne ; il camoufle le fait que sans cesse depuis les accords d'Oslo la colonisation s'est poursuivie dans les territoires occupés, et considère comme " offre généreuse" une restitution restreinte et morcelé de territoires, comportant maintien de colonies, et contrôle israélien de la vallée du Jourdain. L'histoire complexe des négociations est effacée par la vision unilatérale d'une " offre généreuse " reçue par un refus global, et l'interprétation de ce soi-disant refus global comme une volonté de détruire Israël.

L'unilateralisme masque la dialectique infernale repression-attentat, elle-même alimentée par les forces extrémistes dans les deux camps.

L'unilatéralisme masque le fait que la tournée de Sharon sur l'esplanade de la Mosquée n'a pu que renforcer le cercle vicieux infernal qui favorise le pire dans les deux camps. Le pourrissement de la guerre d'Algérie après 1957 a favorisé le pire du côté français, avec trois putschs militaires qui auraient pu instaurer une dictature durable en France, et le pire du côté algérien, en accroissant le caractère despotique du FLN, ce qui a conduit à une tragédie qui n'a pas cessé 40 ans plus tard.

Le cercle infernal où tout accroissement du pire de l'un accroît le pire de l'autre a donné le pouvoir au clan nationaliste-intégriste en Israël, a installé des officiers issus des colonies à la tête de Tsahal, a transformé des éléments de cette armée de réoccupation en soldatesque pillant et tuant parfois jusqu'au massacre (Jenine). Il a accru le rayonnement et l'emprise des mouvements religieux fanatiques sur la jeunesse palestinienne.

Certes il y a également un unilatéralisme palestinien, mais sur l'essentiel, depuis l'abandon par la charte de l'OLP du principe d'élimination d'Israël, l'autorité palestinienne a reconnu a son occupant l'existence de nation souveraine que celui-ci lui refuse encore. Sharon a toujours refusé, le principe " la paix contre la terre ", n'a jamais reconnu les accords d'Oslo et a considéré Rabin comme un traître. Lire la suite..


Edgar Morin avec S. Nair et D. Sallenave


Pour un nouveau commencement..

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